vendredi 8 mars 2013

Billets culturels d'Anduze: La bonne nouvelle de Michel Caron…

Phil Gaussent : Billets culturels d'Anduze: La bonne nouvelle de Michel Caron…:


En ce début d’année plusieurs ouvrages évoquant notre cité, directement ou indirectement, sont parus sous les plumes d’auteurs locaux. Cela démontre bien une fois de plus, et aujourd’hui dans le domaine littéraire, qu’Anduze abrite une diversité culturelle et dynamique où professionnels et amateurs peuvent se partager avec un égal bonheur le plaisir d’entreprendre et montrer ainsi en même temps tout l’intérêt qu’ils ont pour leur Porte des Cévennes…

En ce début d’année plusieurs ouvrages évoquant notre cité, directement ou indirectement, sont parus sous les plumes d’auteurs locaux. Cela démontre bien une fois de plus, et aujourd’hui dans le domaine littéraire, qu’Anduze abrite une diversité culturelle et dynamique où professionnels et amateurs peuvent se partager avec un égal bonheur le plaisir d’entreprendre et montrer ainsi en même temps tout l’intérêt qu’ils ont pour leur Porte des Cévennes…
Caramba ! Aujourd'hui je vais d’abord avec ce billet féliciter le narrateur mexicain du livre intitulé «  Qu’est l’Espingouin devenu ?  ». Venant compléter une première version plus courte, écrite il y a quelques années, tout l’attrait de cette importante nouvelle réside à mon sens aux portraits savoureux et fouillés des personnages centraux de l’histoire. Mais la première performance de l’auteur est bien d’avoir réussi à établir un lien cohérent entre tous ces acteurs, aux profils si différents, pour construire ce texte ! La géographie des diverses situations n’est pas anodine et si le nom d’Anduze n’apparaît jamais c’est que cela participe du mystère entretenu au fil des pages… ou peut-être bien aussi de l’esprit taquin de l’écrivain, allez savoir ! S’il est vrai que quelques fois les nombreux renvois sont assez longs pour être susceptibles de vous faire perdre le fil conducteur du récit, ils contribuent aussi de façon pertinente à mieux bâtir et préciser l’environnement, sinon le décor, de chaque intervenant. De la blonde fille à papa au cynique et prétentieux Jean-Paul, en passant par de tout aussi intéressants seconds rôles, la galerie est plutôt piquante ! Mais j’avoue que mon préféré reste quand même ce sacré Robert et sa façon de s'exprimer délectable. Au diable l’Espingouin, pour moi le vrai héros de cette affaire c’est lui !
A propos d’affaire, celle-ci mériterait bien d’être à suivre : monsieur Michel Caron, à quand une adaptation pour le théâtre ou le cinéma ? Car, tout à fait entre nous, cette nouvelle ressemble bougrement à une première étape de sa préparation !…

mardi 5 mars 2013

Théâtre de l'Est Parisien : Chronique d'une mort annoncée 3

L'enterrement de la planète au scalpel (1993-94) !

"Huit heures… huit heures… une armée de curieux… Ils déferlent… sur le Père Lachaise. On ne sait plus où les mettre… Ils s'amusent comme des petits fous… Ils montent sur les monuments funéraires et parlent sur combien de milliers ou de millions vont encore arriver.
Tout ce que la planète a abrité jusque là de divagueries cafouilleuse s'est donné rendez-vous. Tous les porteurs d'uniformes sont comprimés dans les premiers rangs… vestes galonnées… jeans percés… et jusqu'à Monsieur Paul, le patron de la quincaillerie, avec sa blouse neuve achetée la veille au Travailleur Méritant.
Il pleut à grands flots… mais ça ne les gène pas… Ils imitent les grenouilles à celui qui coasse plus fort que les autres.
C'est comme une sorte de bourbier où on ne voit plus du tout qui est quoi ou quoi est qui. Une rumeur circule… on va porter la Terre en terre."
m.c., Fragment individuel pour une création collective.

Pour comprendre quelque chose à ce qui suit, il est vivement recommandé d'avoir lu l'article "1993 : Soixante-dix-huit salamandres en folie", accessible en cliquant le lien "Théâtre de l'Est Parisien (TEP)" dans la colonne de gauche.

Avant de décrire comment la folie des salamandres allait conduire à l'enterrement de la planète, il faut parler de cette saison 1993-94. Le dire c'est bien, le faire frise l'impossible tant cette année fut intensément vécue par des individus qui… ne vivaient pas nécessairement la même chose ! Je ferai donc ce que l'on fait souvent lorsque l'on se trouve confronté à un problème trop imposant, je le découperai en rondelles. Dissection au scalpel ! Séparer l'inséparable, la joie de la colère, l'action du sentiment, l'euphorie du découragement. Et comme dit dans l'article précédent : vogue le navire ! 

Michel Azama et Jacques Hadjaje
J'ai précédemment tenté de définir quels étaient les deux "camps" en présence. D'un côté les stagiaires, de l'autre les intervenants. Côté stagiaires, nous partîmes 78, et nous arrivâmes au port à 51. Vous pouvez compter, la liste est sur le site "Les Archives du Spectacle". Côté intervenants un évènement marquant est l'adjonction en cours de route de Michel Azama au groupe. Sa présence (bien qu'il fut une "pièce rapportée") aura des conséquences à plusieurs niveaux. Il survenait avec une expérience à partager, touchant un peu tous les aspects de la pratique théâtrale mais d'abord celle d'un auteur. Je pense que tous les "ex-stagiaires" qui se sont essayés ensuite à l'écriture théâtrale ont été influencés et encouragés par cette rencontre. Ensuite, et tout est lié, sa présence renforçait le "pôle humain" du groupe des intervenants (dans lequel je situerais également Jacques Hadjaje), par rapport à un pôle plus "dur". Ces précisions étant données, le saucissonage va pouvoir commencer. 

Première tranche, ou : ça vous faisait quoi de vous retrouver au TEP ?

Question curieuse ? Tous les théâtres ne se ressemblent pas. C'est comme un lieu où l'on vit. Il peut être exigu, presque oppressant. Ou au contraire vaste et froid. Les théâtres c'est un peu la même chose. Minuscules, ils se résument à un espace scénique restreint et peu de choses autour. Immenses, on s'y sent aussi à l'aise que dans un hall de gare. Les matériaux interviennent également dans la sensation que l'on peut ressentir dans l'espace théâtral. Les grands cubes de verre et de métal qui constituent aujourd'hui le modèle type de la salle de spectacle sont difficilement chaleureux. Le TEP était à l'inverse de ces descriptions. De dimension moyenne, il était parfaitement adapté à la convivialité. Dans la salle, le bois était roi. Bois des panneaux qui tapissaient la salle et qui à l'insu des spectateurs recouvraient un dédale de passages "secrets". Bois de la machinerie, ressemblant au pont d'un voilier où tout changement devait se faire à la force des bras.
Que voit le spectateur d'un théâtre ? Un hall d'entrée. Une salle dans laquelle il tente de trouver sa place sans penser qu'il s'engouffre dans un cratère. Mais qu'y a-t-il sous les marches qu'il descend avant de s'assoir ? Et sous la scène ? Et à l'étage qui surplombe souvent le bâtiment et que l'on n'aperçoit que de la rue en levant la tête ? Pièces aux destinées diverses où sont réunis les gens et les choses nécessaires au bon fonctionnement de l'établissement. Pièces et couloirs où dans la journée on circule librement, mais qu'il faut cloisonner, fermer, parfois changer de destination, quand le public s'apprête à arriver. Lieu multiple donc qui ne peut s'appréhender qu'en y séjournant suffisamment longtemps. Magie dont ne peuvent bénéficier ni les spectateurs, ni les artistes en tournée,.. tous de passage. Lieu où l'on s'attarde jusque tard dans la nuit, prolongeant le visionnage d'un travail en cours, le verre à la main (Réto n'était pas du genre à regarder sa montre pour fermer la grille du théâtre). Nous nous y sentions donc bien, même si nous y partagions des hauts et des bas.
Autant donc commencer par les bas !

Deuxième tranche, ou : il ne faut pas prendre les salamandres pour des cobayes… et autres réflexions plus générales

Il y a un risque à isoler les moments négatifs d'une expérience. Mais chacun est capable de "distancier". Je saucissonnerai à nouveau en distinguant deux "demi-tranches". La première aura spécifiquement trait à l'expérience décrite. La seconde, plus générale, concernera la propension de "formateurs" à jouer les apprentis sorciers avec les "formés", avec tous les dangers de dérapages que cela comporte.

Venons en à la première demi-tranche. Je l'illustrerais en citant une lettre de George Werler… citée par Philippe Ivernel :
"On a souvent dit - et les participants le constataient aussi - qu'ils avaient fait durant ce stage des "progrès étonnants". C'est vrai ! Mais profondément, quel était le sens de cette remarque ? Si cela veut dire qu'ils ont appris à se maîtriser, à mieux respirer, à articuler d'avantage, à donner à l'interprétation plus de force et de conviction, c'est bien, c'est beaucoup, mais ce serait insuffisant. Par sa puissance, le théâtre modifie les êtres, il les rend plus responsables et plus conscients.  C'est l'humain qui s'épanouit et c'est alors l'homme vrai, la femme vraie, qui accepte d'être et de se montrer ainsi. C'est cela qui m'intéresse surtout et que me passionne dans la pédagogie et la pratique théâtrales." (souligné par moi).

De quoi George parle-t-il ici, sinon de ce qui est - doit être - effectivement passionnant dans la pédagogie et la pratique théâtrale (encore faudrait-il définir ce que sont un "homme vrai" et une "femme vraie"). Le problème est que cette formulation est à 180° par rapport au discours officiel des intervenants durant cette année. Dans celui-ci, il ne s'agissait pas d'apprendre ou de se perfectionner, de faire des progrès étonnants, mais de produire une "parole" qui soit celle de "l'homme de la rue", si différent n'est-ce pas dans ses préoccupations de l'homme de théâtre. Idéalement, cet homme (ou femme) de la rue aurait été un prolétaire aux mains calleuses, aux prises avec la dureté du travail mais très disponible (permanent de comité d'entreprise par exemple ! ), sans connaissance particulière sur le théâtre mais abonné au TEP. De plus, le "groupe intervenant" avait à priori une idée assez précise de ce que devait être cette parole et son contenu (je constate, ce n'est pas un jugement !). Comment ? Vous avez dit schizophrénie ? Mais distancions un peu. Je vous avais prévenu que le saucissonage présente des risques. Bien entendu, les intervenants étaient satisfaits de constater les progrès et les avancées, et ceci motivait leur engagement pédagogique… et leurs exigences croissantes. Bien entendu, les stagiaires préalablement formés (ou en cours de formation) ont beaucoup appris, ont affiné leur jeu,  durant cette année dans un contexte différent de celui d'une école ou d'un cours de théâtre. Mais il était de bon ton de ne pas le formuler.

Pour boucler et illustrer cette demi-tranche je citerai le début d'un texte de Francis Henriot (il ne m'en voudra pas, j'espère), repris par Philippe Ivernel : "Au cours des ateliers de cette année, il ne s'est pas agi d'apprendre à jouer la comédie mais de permettre aux stagiaires d'appréhender le plus largement les mécanismes de création propres au théâtre…" Qu'en des termes galants ces choses là sont dites…!

Deuxième demi-tranche. J'en arrive à ce que j'ai nommé les "dérapages". Des dérapages, il y en eut durant cette année, mais pas plus qu'ailleurs et pas nécessairement de la part de tous les intervenants. Certains entraîneront des mises au point orales ou écrites de stagiaires. Mais tout ceci est bien loin, et je préfère élargir ma réflexion à ce que je pense aujourd'hui être une source de dérapages.
Je partirai pour cela de mon expérience d'"ex-formé",… puis de "formateur". Celle-ci m'a amené à rejeter certaines démarches banales dans les cours, stages,… de théâtre, et se réclamant de la "méthode" de Stanislavski (1).

A la lecture de Stanislavski, on perçoit le pressentiment d'un problème sous-jascent à sa Méthode qu'il attribue au fait que "le domaine du subconscient est hors de notre portée" (La Construction du Personnage). Plus tard, Brecht mettra le doigt sur la plaie : "Fondamentalement, Stanislavski est réaliste. Brecht s'oppose à lui là où apparaissent l'autosuggestion et les transes. Dans les comptes rendus de répétition pratique, cela ne se produit jamais"(B. Brecht, Ecrits sur le Théâtre, La Pléiade, p. 975) ; "Les méthodes de concentration de Stanislavski m'ont toujours rappelé les méthodes des psychanalistes…" (idem, p. 983) (2). Si Brecht reconnaît la valeur de la théorie des "actions physiques", c'est en particulier les exercices "stanislavskien" portant sur la "mémoire affective" (3). Prenons un exercice classique, que l'on m'a fait pratiquer et que j'ai par la suite fait pratiquer à d'autres. Celui-ci consiste, suite à des formes variées de conditionnement psychologique (p. ex. au travers d'un objet personnel, évocateur, que le stagiaire a du choisir chez lui, puis amener au cours), à raconter un épisode de sa vie passée ayant une charge affective. Aujourd'hui cet exercice traîne partout : dans les bouquins d'exercices, sur internet,… Or, je l'ai vu régulièrement conduire à des déballages indécents, à des crises d'angoisse difficile à contenir. Le meilleur des cas est encore celui où il ne sert à rien (comme beaucoup d'exercices de ce type). Ceci m'a poussé à devenir méfiant et à me poser deux questions en préalable à tout exercice théâtral : (I) celui-ci présente-t-il un danger pour un individu psychologiquement fragile (et il y en a dans les cours de théâtre !) (4) ; (II) apporte-t-il quelque chose à la formation du comédien ou au travail sur un rôle particulier (ce qui n'est pas la même chose). Conclusions provisoires :
- faire un gros ménage dans la masse des exercices de théâtre (5);
- rejeter toute psychologie de bazar et privilégier les exercices, l'apprentissage, partant du corps.
Rien de bien nouveau, hélas !

Voilà pour les mauvaises tranches du saucission. Les meilleures rentent à venir !

Notes :
(1) Ma propre formation initiale au TEM reposait sur la "méthode", et dans l'expérience que je décris du TEP elle était non pas revendiquée (puisqu'il ne fallait à aucun pris parler de formation) mais bien présente. D'ailleurs une partie significative des stagiaires en avaient une idée, ne serait-ce que livresque.
Pour ceux qui ne connaissent pas Stanislavski, important rénovateur de la pratique théâtrale à l'aube du XX° siècle, et ses héritiers étasuniens, on peut se reporter au court résumé que j'avais rédigé pour les participants à un travail d'atelier sur Tennessee Williams en 2012. Et pour en savoir plus, commencer par "La Formation de l'Acteur" qui est plus directement lié à mon propos.

(2) Brecht marche sur des oeufs pour formuler ces critiques. Ayant fuit les Etats-Unis suite à sa mise en cause par la "Commission d'enquête sur les activités anti-américaines", il se retrouve dans une RDA où l'image de Stanislavski est quasiment déifiée. Sur les rapports entre Brecht et son époque, on peut consulter un document rédigé pour un travail d'atelier sur la pièce "La Noce".

(3) Je pense que le travail sur la mémoire affective garde toute sa valeur quand il porte sur la remémoration de sensations primaires. Mais n'est-il pas alors préférable de parler de mémoire des sensations que de mémoire affective ? Appliqué à la remémoration d'évènements personnels dramatiques, blessants, comme ceci se pratique, peut au contraire avoir des conséquences désastreuses (et sans rien apporter d'un point de vue théâtral).

(4) J'ai été plus d'une fois effaré de voir des personnes déclarant avoir suivi des cours/stages/ateliers, parfois plusieurs années, parfois assortis de présentations publiques, plus bloquées que la plupart des débutants. Non seulement je me demande ce qu'ils ont appris durant ces années (même pas à respirer !), mais parfois si ceci n'a pas eu un effet négatif sur eux. Il m'est arrivé d'ailleurs de tomber, sur internet, sur des témoignages de personnes disant avoir été "esquintés" par des cours pratiquant la "méthode Stanislavski" (le malheureux n'étant plus là pour juger de la fidélité de ses disciples !).

(5) Exercices à l'occasion nommé de "communication", ou de termes plus charlatanesques.



mercredi 20 février 2013

MIDI LIBRE 26/02/2013


Michel Caron en dédicace à la Porte des Mots

Michel Caron, un auteur heureux de rencontrer son public


A l'origine de la création du T2A, Michel et Louise Caron sont surtout connus des amateurs de théâtre et de lectures grâce aux manifestations qu'ils proposent régulièrement. Le samedi 23 février, c'est en tant qu'auteur que Michel Caron a rencontré son public pour présenter sa nouvelle « Qu'est l'espingouin devenu ? » à la Porte des Mots.
Rédigé sous forme d’enquête sur le passé des personnages, ce récit qui commence dans les Cévennes, conduit ensuite le lecteur de l’Espagne de la Guerre Civile au Londres des années 50, du sud de la France à Paris en passant par le Festival de Cannes.
Mais pourquoi Michel Caron s'est-il mis à l'écriture ? « C'est une question d'âge. Il arrive un moment où le trop plein de choses accumulées ressortent. Dans mon livre, il n'y a rien de personnel, c'est un produit de rencontres, de gens croisés au fil des années. Le premier cercle des connaissances ce sont les intimes, ici il s'agit d'un deuxième cercle de personnages aux destins mêlés. Chaque petit morceau de l'histoire est vrai mais l'ensemble forme une mosaïque de moments vécus qui n'ont pas de rapport les uns avec les autres. Il s'agit avant tout de la reconstruction d'une histoire à partir de souvenirs.
L'Espingouin, en argot c'est l'Espagnol, un héros dont la vie aventureuse va s'élargir à d'autres personnages. Tout part du narrateur, un écrivain mexicain à la recherche d'un sujet d'écriture. Il entend parler d'un Espagnol et décide de venir en Europe pour rencontrer ce personnage hors du commun. Après la Guerre Civile espagnole, le héros se retrouve dans les camps du sud, travaille dans les mines des Cévennes et finit par disparaître. »
Le samedi 23 mars, ce sera au tour de Louise Caron de présenter son roman « Se départir », un livre profond écrit dans un style économe et efficace, émouvant, mordant, sans concession.

dimanche 17 février 2013

Qu'est l'Espingouin devenu ? & Se départir, sur Radio Grille Ouverte




Radio Grille Ouverte [RGO 88.2 FM]

Contenu : à la rencontre de ceux qui sont habités par la passion
Diffusion : lundi 10h04
Rediffusion : mardi 18h04
Présentation : Jean Paul Pascal
Réalisation et technique : Radio Grille Ouverte
Durée : 55 minutes


L'émission du 25 février 2013 sera consacrée aux romans "Se départir" de Louise Caron et "Qu'est l'Espingouin devenu ?" de Michel Caron.

POUR ECOUTER L'EMISSION : http://the2a.free.fr/TheatreAtelier/Silhouette_romans.mp3


mardi 12 février 2013

Théâtre de l'Est Parisien (TEP) : Chronique d'une mort annoncée 2

1993 : SOIXANTE-DIX-HUIT SALAMANDRES EN FOLIE !



"Lorsque Jan van Toch, capitaine du navire hollandais Kandong Bandoeng, découvre, à l’ouest de Sumatra, au large de la petite île de TanaMasa, une espèce de salamandre douée d’une certaine forme d’intelligence et susceptible de l’aider dans l’exploitation des perles, il est loin d’imaginer que cette découverte sera à l’origine d’un bouleversement complet de l’ordre mondial. Et pourtant… "
Présentation du livre de Karel Capek (l'inventeur du mot robot) "La guerre des salamandres" (1936). 

Fin de la saison théâtrale 1992-1993 : Guy Rétoré définitivement installé dans le "2ème TEP" de l'avenue Gambetta lance le projet d'une nouvelle "aventure théâtrale". Aventure unique. Mais à ce titre posant des problèmes toujours d'actualité pour toutes les aventures théâtrales uniques pouvant s'y apparenter. C'est pourquoi je juge qu'il n'est pas inintéressant de s'étendre sur ce qu'elle fut… du point de vue d'un de ses participants.
Ceci d'autant plus que la seule étude qui y fait référence est celle de Philippe Ivernel (spécialiste de Brecht et du théâtre allemand) publiée en 2004. 
Mais quelle que soit ma sympathie pour son auteur, je tendrai à la relativiser pour au moins deux raisons :
- elle est écrite du point de vue de Philippe, "homme de confiance" (ce n'est pas péjoratif) de Réto durant cette expérience. Elle reflète donc nécessairement les présupposés idéologiques du "boss", appliqués à l'expérience, qu'il s'agit aussi de justifier après coup. 
- elle subit un décalage du fait du contexte de sa publication : un volume du CNRS, "Du théâtre amateur (approche historique et anthropologique)". Or, s'il est une expérience qui n'a aucun lien avec la pratique du théâtre amateur, c'est bien celle-ci. Philippe Ivernel prend d'ailleurs ses distances, précisant dés les premières lignes qu'il va rendre compte d'une expérience impliquant plus de cinquante participants "amateurs" sur une longue durée, et le mot "amateur" n'apparait pas dans les titres et sous-titres de l'étude. On y parle de "public acteur", "d'ateliers de créations" ce qui reflète au moins certains aspects de la réalité (1). 
Ceci dit, je garderai l'étude de Philippe sous le coude durant la rédaction. Elle a - entre autre - l'avantage de décrire la démarche et les buts des "intervenants", dont les "stagiaires" (2) furent peu ou pas informés (ce n'est pas qu'une critique, j'y reviendrai).


Le texte de Philippe précise que le projet commença à se mettre en place en mars 1993. Il repose sur une direction bicéphale : Guy Rétoré et Georges Werler (qui travaillait depuis longtemps avec Réto, enseignant à l'époque au Conservatoire national). Réto entraîne dans l'aventure Philippe Ivernel ; George propose deux jeunes comédien-enseignants : Francis Henriot et Jacques Hadjaje (CELSA, Ecole Claude Mathieu). Nathalie Landrieu sera ensuite embauchée pour assurer la liaison entre intervenants et stagiaires et le secrétariat. 

Je n'ai plus la mémoire exacte de la façon dont l'appel à candidature fut lancé. Sans doute lors de la présentation de la saison 1993-94 du TEP. Toujours est-il que la réponse fut massive, comme l'indique la citation ci-dessous. 


"Soixante-dix-huit stagiaires ont été retenus… Cent soixante trois personnes se sont présentées. Nous tenons à remercier les quatre-vingt-cinq personnes que nous avons malheureusement "déboutées", de leur intérêt pour notre initiatives et à préciser les critères de notre sélection : la motivation, la disponibilité et l'assiduité, le souci d'équilibrer la proportion hommes/femmes, les âges et les diverses origines socio-professionnelles des participants et… le nombre restreint de stagiaires que nous sommes en mesure d'accueillir".
Nathalie Landrieu, Lettre ouverte aux "déboutés", TEP Mémento N° 25


Les sélections se dérouleront fin juin, puis - vu le nombre de candidatures - reprendront en septembre, le stage devant commencer en octobre. Chacun(e) fut convoqué individuellement par courrier. Nous serons de la première fournée de sélection… et parmi les heureux sélectionnés. Je me souviens d'avoir eu à plancher devant le groupe des intervenants réunis en jury. Je ne connaissais aucune tête, sauf bien entendu celle de Réto. Après avoir fait part de mon passé de fidèle du TEP et de ma proximité géographique, je pris le risque de divulguer mes années de formation au Théâtre Ecole de Montreuil (TEM). Révélation à risque car la perte de ma "virginité théâtrale" pouvait jouer contre moi dans ce contexte flou d'Atelier. Je pense que c'est Réto (ou Georges ?) qui prononça alors ces mots : ça ne pourra pas faire de mal d'avoir quelqu'un qui a fait le TEM. J'étais sauvé ! Dés octobre une aventure qui allait durer plus longtemps que prévu allait commencer.


"Ca y est, l'ancre est levée. Il sont soixante à embarquer. D'autres, malheureusement sont restés à quai…
Sans doute, nous avons la prétention -ou plutôt l'inconscience- de vouloir croire que nos éclats de rire, nos cris ou nos aveux sont nécessaires pour que, de ce presque rien, surgisse un vrai souffle de vie.
Et vogue le navire…"
Jacques Hadjaje, TEP Mémento N° 25

Et vogue le navire…

L'ancre était levée, mais pour aller où ? Nous n'en avions aucune idée précise. Réto avait conçu que ce stage s'appuierait sur le roman de Karel Capek "La Guerre des salamandres". Nous l'apprendrons au bout de quelques mois par des indiscrétions (ce qu'ignore visiblement Philippe Ivernel). Ceci nous permit de comprendre l'acharnement des intervenants à nous faire pratiquer la reptation au sol !


Mais reprenons les choses dans l'ordre. Il s'agissait d'un stage long, coûteux (encadré par des artistes de haut niveau) et… gratuit. Pour Réto, il s'agissait d'une activité de "service public", ce qui excluait toute participation financière des stagiaires. Heureux temps où la domination de la marchandise n'avait pas investi tous les aspects de l'activité humaine, et où la gratuité n'était pas assimilée à la médiocrité.


Si nous devions payer… c'était en terme d'investissement et de disponibilité. Au départ, le stage comportait deux séances de trois heures par semaine, le lundi soir (soir de relâche) et le samedi matin. Oui vous aviez bien lu ! Ceci signifiait renoncer au début du week-end pendant toute l'année. J'ajouterai que ceci ne fût jamais un problème (même s'il fallait gérer individuellement). 


Nous allions donc nous retrouver début octobre, réunis dans la salle de répétition (la salle 215). Précaution préalable: tout le monde devait être en chaussettes… le couloir menant à la salle était jonché de piles de chaussures des intervenants et stagiaires… à la japonaise. En fait Réto, soucieux de l'utilisation des deniers publics, ne voulait pas que la moquette récemment changée soit abimée.

Je reviendrai ultérieurement sur le contenu du travail effectué. J'ai déjà dit deux mots sur la structure hiérarchique du groupe des intervenants. Petite illustration, les deux jeunes intervenants vouvoyaient leurs ainés, alors que nous - les stagiaires - tutoyons tout le monde et tout le monde nous tutoyait! 


Mais, qu'en était-il du groupe des stagiaires recrutés parmi les spectateurs du TEP. Globalement ceux-ci se connaissaient peu ou pas. Dans une telle situation, au moins au départ, chacun est sur ses gardes. Comme l'écrit Philippe Ivernel : "devaient être écartés ceux qui confondaient les Ateliers avec une école d'art dramatique". Si ceci était sans ambiguïté, chacun pouvait interpréter ce principe à sa façon. Une partie des stagiaires venaient y trouver non pas une école, mais disons un terrain de pratique théâtrale… ainsi que l'avantage d'être encadrés par des "pointures". Façon détournée de dire qu'ils venaient aussi pour apprendre des "maîtres" du lieu (dans le sans noble du terme). Ce n'est que très lentement et discrètement que nous apprendrons que pour une part non négligeable ils avaient déjà eu, avaient ou se destinaient à avoir une formation et/ou pratique théâtrale (écoles, cours, écriture,…). Pratique qui par ailleurs n'a jamais empêché personne d'être aussi un "vrai spectateur". Pour d'autres, il s'agissait d'une aventure en soi, sans perspective de prolongement… mais non sans investissement. La majorité des stagiaires étaient jeunes ou… encore jeunes (dont nous-mêmes), comme on le verra sur les photos. Une petite partie n'étaient, disons, plus jeunes (essentiellement des femmes disposant de temps libre). 

Une majorité était prête à accepter le fonctionnement imposé au groupe par les intervenants, non sans le contester à l'occasion. Quelques participants étaient soit des soutiens inconditionnels,… soit des contestataires plus ou moins permanents de ce fonctionnement autoritaire. Globalement, on pourrait penser que les conditions étaient remplies pour que le mélange soit explosif ! Pourtant l'explosion n'eut pas lieu. Quelques départs individuels comme toujours, mais l'aventure dura jusqu'à son terme, et même un peu plus pour une partie d'entre nous. 


L'engagement des uns et des autres fut bien entendu la clé de ce "succès", mais a posteriori je pense que ce qui pourrait apparaître comme des facteurs de divisions l'expliquent aussi en partie. Certaines décisions des intervenants pouvant ponctuellement provoquer des mécontentements chez les stagiaires (3) renforçaient en réaction leur cohésion (et je suppose que les intervenants nous trouvaient à l'occasion pénibles), . Par ailleurs, la "direction autoritaire" de Réto et Georges permit au groupe de ne pas sombrer dans une "discutaillerie" et des palabres interminables et de concentrer l'énergie sur la pratique qui motivait notre présence. Mais ceci est une autre histoire qui fera le sujet d'un autre article. En attendant, je vous offre un trombinoscope des intervenants...


Philippe Ivernel… en chaussettes.

Guy Rétoré et Jacques Hadjaje





Francis Henriot

(1) Il est vrai qu'une expérience qui se place hors des classifications technocratiques (les notions d'amateur ou de professionnel sont purement bureaucratiques,... il s'agit de définir qui a droit de faire quoi et pour combien) ne peut se concevoir pour les gestionnaires de la "culture".
(2) Les termes d'intervenants et stagiaires furent ceux employés à l'époque, et que j'utiliserais donc par la suite.

(3) Par exemple, le sentiment d'être parfois utilisés comme des cobayes. 


Guy Rétoré et Georges Werler

… Et, cerise sur le gâteau, certainement la seule photo où figurent tous les stagiaires de 1993 : la carte de voeux du TEP pour la nouvelle année 1994 :

Carte de voeux du TEP. Hiver 1993-94.