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mercredi 11 septembre 2019

George Orwell sur la guerre d'Espagne


Réflexions sur la guerre d'Espagne

George Orwell

Orwell rapporte une conversation qu'il a eue avec Koestler sur le totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole
" Je me rappelle avoir dit un jour à Arthur Koestler: «L'histoire s'est arrêtée en 1936», ce à quoi il a immédiatement acquiescé d'un hochement de tête. Nous pensions tous les deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. Tôt dans ma vie, j'ai remarqué qu'aucun événement n'est jamais relaté avec exactitude dans les journaux, mais en Espagne, pour la première fois, j'ai vu des articles de journaux qui n'avaient aucun rapport avec les faits, ni même l'allure d'un mensonge ordinaire. J'ai lu des articles faisant état de grandes batailles alors qu'il n'y avait eu aucun combat, et des silences complets lorsque des centaines d'hommes avaient été tués. J'ai vu des soldats qui avaient bravement combattu être dénoncés comme des lâches et des traîtres, et d'autres, qui n'avaient jamais tiré un coup de fusil, proclamés comme les héros de victoires imaginaires ; et je voyais à Londres des journaux qui rapportaient fidèlement ces mensonges et des intellectuels enthousiastes bâtissant des superstructures émotionnelles à partir de ces évènements fictifs. J'ai vu, en fait, l'histoire rédigée non pas conformément à ce qui s'était réellement passé, mais à ce qui était censé s'être passé selon les diverses «lignes de parti». Mais là n'était pas le pire, car cela concernait des questions secondaires comme la lutte pour le pouvoir qui opposait le Komintern et les partis de gauche, et les efforts du gouvernement russe pour empêcher la révolution en Espagne [ ... ]. Ce genre de choses me terrifie, parce qu'il me donne l'impression que la notion même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde. Après tout il est fort possible que ces mensonges ou du moins des mensonges semblables passeront dans l'histoire [ ... ]. À toutes fins utiles, le mensonge sera devenu vérité [ .. .]. 
L'aboutissement implicite de ce mode de pensée est un monde cauchemardesque dans lequel le Chef, ou quelque clique dirigeante, contrôle non seulement l'avenir, mais le passé. Si le Chef dit de tel événement qu'il ne s'est jamais produit, alors il ne s'est jamais produit. S'il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m'effraie beaucoup plus que les bombes - et après nos expériences des quelques dernières années, il ne s'agit pas d'une conjecture frivole."

vendredi 22 décembre 2017

A PROPOS DE "LA FERME DES ANIMAUX" D'ORWELL


« À n'importe quel moment il y a une orthodoxie, un corps d’idées que l'on suppose accepté par tous les gens sensés sans que ceci pose de question. On n'interdit pas exactement de dire ceci ou cela, ou quoi que soit d’autre, mais ça ne se fait pas de le dire. »

La citation ci-dessus est un extrait de l'essai d'Orwell La Liberté de la Presse, sa préface proposée pour la Ferme des Animaux. Il y décrit la difficulté à laquelle il a fait face en 1943 pour faire accepter ce roman, en raison de l'autocensure exercée à ce moment-là par les éditeurs, de quoi que ce soit qui soit critique d'alliés de la Seconde Guerre mondiale, comme l'URSS sous Staline. Il a été initialement rejeté par quatre éditeurs, y compris T.S. Eliot pour Faber, pour des raisons d'insensibilité politique plutôt que de mérite littéraire. Orwell soutient dans son essai que cette forme de censure volontaire, qui dissimule des vues s’opposant à l’orthodoxie prévalente de l’opinion, pourrait être aussi dangereuse pour la liberté de parole que l'intervention politique directe.

Comme Orwell le souligne aussi ici, des expressions non-orthodoxes d'hier peuvent devenir l’opinion acceptée d'aujourd'hui. Ceci s'est avéré vrai pour la Ferme des Animaux. Au moment où le roman a été finalement publié, en 1945, la critique de l'URSS se faisait plus entendre, contribuant au succès instantané du roman. Curieusement, bien qu'il y ait eu la place pour une préface dans la première édition, aucune n'est apparue et l'essai d'Orwell n'a pas fait surface qu’en 1972 où il a été imprimé dans le Supplément Littéraire du Times.

Traduction libre, M.Caron




"Votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire de la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il y avait une application plus large dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale, selon moi, est que les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit, c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt*). Si les autres animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens croient que je défends le statu quo, c’est, je pense, parce qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent coupables de ce qui s’est passé en URSS depuis 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russel par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : « Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante, ça n’existe pas. »

* Kronstadt était une garnison de la marine russe en mer Baltique. En 1921, des militants révolutionnaires, notamment anarchistes, ont mené une révolte contre la dictature du parti bolchevique. Sur ordre de Lénine et de Trotski, la révolte fut sauvagement réprimée.

5 décembre 1946, lettre à Dwight Macdonald.
George Orwell, Ecrits politiques (1928-1949), éditions Agone, 410 pages.

lundi 10 juin 2013

LA PENSEE DU JOUR (10/06/ 2013) : G ORWELL


CITATION EXTRAITE DU PARAGRAPHE FINAL DE "LA POLITIQUE ET LA LANGUE ANGLAISE" DE GEORGE ORWELL (1903-1950)

Si vous simplifiez votre langage (1), vous vous prémunirez contre les pires sottises de l’orthodoxie. Vous ne pourrez plus utiliser aucun des jargons de rigueur, si bien que lorsque vous formulerez une idée stupide, sa stupidité sera évidente pour tous, y compris pour vous-même. Le langage politique — et, avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes — a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. On ne peut changer tout cela en un instant, mais on peut au moins changer ses propres habitudes et même, de temps à autre, en s’en gaussant comme il convient, renvoyer à la poubelle où elle a sa place telle ou telle expression éculée et inutile, comme bruits de bottes, talon d’Achille, creuset, melting pot, véritable enfer (2) et autres rebuts verbaux.
George Orwell, La Politique et la Langue Anglaise (Politics and the English Language, 1946)
Sources : Orwell, Collected Essays Vol. 4, 1945-1950. 
(1) dans le texte original "votre anglais".
(2) expressions pas toujours évidentes à rendre en français : jackboot, Achilles' heel ,hotbed, melting pot, acid test, veritable inferno.

SUPPLEMENT : RIONS UN PEU 

Citations données en illustrations en annexe à la première traduction parue du texte d'Orwell :

"pour s'être transformé en maquis de procédures, la forêt de Brocéliande n'a rien perdu de ses mystères", Glückmann, Les Maîtres-Penseurs, p. 65.

"0n retient le mouvement objectif apparent tel qu'il est décrit sur le socius, sans tenir compte de l'instance réelle qui l'inscrit et des forces, économiques et politiques, avec lesquelles il est inscrit ; on ne voit pas que l'alliance est la forme sous laquelle le socius s'approprie les connexions de travail dans le régime disjonctif de ses inscriptions", Deleuze et Guattari, L'anti-Oedipe, p. 222.


Sur George Orwell voir également : sur-les-rayons-de-ma-bibliotheque-2.html