lundi 29 octobre 2018

Lettres de caserne pour l'édification des jeunes générations

Quelques extraits de lettres retrouvées récemment parmi d'autres papiers jaunis. De quoi édifier les générations qui n'ont pas connu l'encasernement.


1 - Doullens le 8/8/74

Bonjour,

J'ai reçu votre lettre ce matin. Je vous écris allongé sur mon plumard, aujourd'hui jeudi 20h (seule heure de la journée où l'on soit pénard).
Ici que dire sinon que c'est totalement débile (enfin c'est l'armée quoi !). On se doute à l'avance de ce que c'est, mais il faut le voir pour le croire ; on croit rêver.
Heureusement le groupe est suffisamment homogène pour supporter le milieu ambiant.

Le gros des mecs sont des sursitaires. Ceci nous a valut un petit discours sur le thème de la sélection qui allait exister pour les élèves officiers dans notre promotion (100 individus) vu son niveau élevé. Résultat : 1 candidat.
Pour les choses les plus importantes, on est aujourd'hui passé à la sélection. Ceci revient à rester quelques minutes devant un galonné et ses sous-fifres, au garde-à-vous, de répondre à ses questions en résistant aux pressions pour faire le peloton (cela va des arguments moraux aux promesses d'une vie pleine de permissions et à la pommade).
(...)
Question emploi du temps des semaines à venir :
a ) Pour cette semaine
- plus que demain à tirer
- samedi matin piqure puis on reste le week-end dans notre chambre. Tout en sachant que ça va être douloureux, on attend ça pour ne pas avoir à se lever à 5h30.
b ) Deuxième semaine
- lundi > vendredi : délire permanent nommé entrainement voir instruction (on a des cours et quels cours !).
- samedi : visite de la base.
- dimanche : "visite éventuelle des parents".
(...)
c ) Troisième semaine
- lundi > vendredi 17h ; la fête continue.
- vendredi 17h > lundi 7h30 : perm.
(...)
d ) Quatrième semaine
- lundi > vendredi > idem.
- samedi-dimanche : repiquouse.
 (...)

C'est tout pour aujourd'hui. Je ferai poster cette lettre demain. Aujourd'hui c'est trop tard et il est temps de dormir.

Michel

Suite et fin 9/8/74 20h30

On est enfin pénards, la semaine est terminée. Heureusement on a été assez tranquilles aujourd'hui. Le vendredi militaire ressemble au vendredi civil, ça tourne au ralenti. En fait aujourd'hui à part quelques soi-disant cours, on s'est contentés d'avoir "sport" (libre) et de faire de la marche à pied, chose que nous faisons de façon de plus en plus automatique et en pensant à autre chose.
Demain matin on reste couchés jusqu'à 7h (ce qui pour ici est terriblement tard !) et dimanche à volonté. On s'est commandé une bonne quantité de jus de fruits et de gâteaux car on ne nous sert rien de solide à manger avant dimanche soir. L'essentiel est que la majorité des gradés se sont tirés en week-end.

Aujourd'hui un des appelés de la compagnie a profité d'une visite médicale à l'hôpital de Lille pour se faire la malle. On ne peut plus se fier à personne.

(...)

2 - Doullens le 12/8/74

Le délire continue. Il y aurait toute une étude à faire sur la psychologie du militaire investi d'une parcelle de pouvoir. Ce matin on a glandé une grande partie du temps, mais cette aprem on s'est tapés 20 bornes en 2h30. On en a vraiment plein les pattes.
(...)
A propos du temps mis par les lettres c'est assez normal vu qu'on les fait poster par le caporal sans passer par la caserne.
Petites réponses aux questions diverses :
a - On a eu la première piqure samedi matin. Pratiquement indolore, juste un soupçon de fièvre. On a passé le samedi à se baffrer avec ce qu'on avait fait acheter (on doit théoriquement être à jeun !).
b - Pour les cheveux, on y a tous eu droit.
c - Il y a dans la chambre une majorité de types de la région parisienne, ce qui est normal vu qu'on est tous arrivés par le même train.

Pour synthétiser la vie qu'on mène ici, disons qu'on ne peut pas mettre un pied devant l'autre sans en avoir reçu l'ordre. On ne peut pas foutre le nez dehors autrement qu'en colonne par trois et avec des guignols qui crient 1-2, 1-2, 1-2. La position des appelés est à mi-chemin entre la résistance passive (mauvaise volonté) et la résignation. On se dit que dans trois semaines tout ça sera fini. L'armée est la plus grande productrice d'anti-militaristes.
Pendant que j'y pense, envoyez-moi avec la prochaine lettre des aiguilles à trou moyen et/ou du fil à coudre (juste un peu) de grosseur normale. Ces rigolos nous filent pour recoudre nos boutons des aiguilles avec du fil qui ne rentre pas dans le trou des aiguilles. La nature du milieu ambiant permet de conclure que ça ne doit pas être accidentel.
Enfin mardi et mercredi ça devrait être relativement relax (tout est relatif quand on pense que ces braves gens nous "occupent 14h par jour").
C'est tout pour aujourd'hui. Prochaine lettre dans quelques jours.

Michel

P.S. Il est bien domage que les lettres écrites sur la base ne puissent être réunies en un anthologie à fort tirage. Les miennes sont d'une rare modération.

(...)

3 - Doullens le 16/08/74

Enfin "plus" qu'une semaine avant la perm. Il serait temps que ça arrive. Hier on s'est tapé une marche sous un soleil de plomb.
Aujourd'hui on a eu notre premier tir à la MAT49 à balles réelles, ce qui est particulièrement désagréable (c'est là que le côté préparation à la boucherie apparait le plus concrètement). Pour reprendre les termes d'un copain de la chambre, c'est "répugnant". Heureusement la semaine se tire. On va être à peu près tranquilles pendant 2 jours.
En fait aujourd'hui ça a été relax à part le moment désagréable sus-mentionné. Un sergent a tenté de nous faire un cours sur l'atome mais finalement - au bout de 5 à 10 minutes - il a abandonné sous le double effet de la chaleur et de nos sarcasmes.

Il faut également que je vous dise quelques mots de la matinée du 15 août. On devait avoir 2 heures de marche à pied le matin, ce qui dans la perspective de la marche de l’après-midi n'avait rien de réjouissant. On a donc décidé - ni plus ni moins - de demander à aller à la messe à Doullens ! On s'est mis d'accord entre les 3 chambrées de la section.
Hier matin, donc, les 3 sections sont réunies. Les pontes présents demandent à ceux qui désirent assister à l'office religieux de sortir des rangs, ceci par section.
1° section > Quelques individus sortent des rangs.
2° section > idem.
3° section > c'est la section entière qui sort de ses rangs.
L'ensemble était un délice pour l'oeil !
Toujours est-il qu'ils nous ont conduit là-bas où l'on s'est payé des crises de fou-rire historiques sous les yeux médusés des calotins du coin.
Il n'y a bien que 2 occasions dans la vie d'un homme où l'église puisse servir à quelque chose : l'armée ou la prison. De toute façon, je doute que le cureton souhaite nous revoir une 2° fois ce qui de toute façon ne risque pas de se produire.

En dehors de ça, on a fait notre petit mai 68 dans la base avant-hier (à une échelle bien-sûr réduite conformément à la spécificité du lieu). Ceci nous a valu, lors d'une après-midi mémorable et pleine de rebondissements, de voir entre autre le sergent-chef débarquer livide pour nous déclarer d'une voix suppliante qu'il ne faisait rien d'autre ici que d'appliquer les ordres. Ceci n'a pas été non plus sans provoquer quelques affrontements au sommet qui ont amené certains à se civiliser quelque peu. Je vous raconterai de vive voix cette succulente hisotire. Elle a d'ailleurs permis de vérifier ce que nous savions déjà ; ces messieurs ont une peur bleue des sursitaires qu'ils suspectent d'être prêts à utiliser (sic) tout incident pour développer une campagne anti-militariste.
En fait, ce n'est même pas nécessaire, le milieu s'en charge tout seul de par sa propre dynamique. De toute façon l'attitude des mecs est plutôt encourageante. À de rares exceptions prêt (et encore ?) ils ne sont pas prêts à aller au casse-pipe et les termes de patrie ou drapeau les font ricaner sournoisement.

Quelques trucs en vrac :

- demain on va visiter la base (dont le rôle est la surveillance aérienne du nord de la France en prévision d'un attaque de l'ennemi !)...

(...)

4 - Doullens le 19/08/74

... Comme prévu, la pression se resserre. Aujourd'hui au rapport les punitions ont culé à flot. Notre chambre a été à peu près la seule épargnée. En dehors de ça, c'est presque le repos. J'ai réussi à me faire dispenser pour la semaine de marches et sport (ne vous inquiétez pas pour autant de ma santé !). Ceci me permet cette après-midi de faire la sieste. Quand à demain où il y a une marche étalée (avec des arrêts !) de 8h à 16h, nous sommes plus de la moitié de la chambrée à en être exemptés...

(...)

5 - Doullens le 27/08/74

Le changement dans la continuité :

a - Hier, les gérants du lieu se sont appliqués à nous crever par 1000 et 1 artifices.

b- Aujourd'hui, au rapport (11h15) lecture de la liste des recrues retenues pour le peloton. Parmi celle-ci, 5 mecs de notre chambrée dont moi. Par contre des mecs qui l'avaient demandé ne sont pas retenues.

Cette après-midi, on passait devant une commission (pontes divers) qui devait nous indiquer notre lieu d'affectation. Dialogue :
- Colonel : Caron > B...
- Moi : Pourrais-je savoir quand je serai muté à B....
- Colonel : Après le peloton.
- Moi : Pourtant, dans tous les papiers que j'ai rempli, j'ai indiqué que je désirais ne pas faire le peloton.
- Colonel : Quel métier faites vous dans le civil.
- Moi : Chercheur.
- Colonel (de plus en plus vert) : Si vous ne voulez pas le faire vous ne le ferez pas, si vous voulez balayer pendant votre service militaire.
...
Rideau.

Les cinq "candidats" de la chambrée en ont fait de même, ce qui fait qu'il en reste 45 sur 50 au départ.
En conclusion, on a intérêt à nous tenir sur nos gardes face aux pressions éventuelles dans les jours à venir.

Acte 2 : Cette après-midi... revue de paquetage. Ordre du Lieutenant : 3 tenues de campagne (punition débile - je vous raconterais) par chambre. Punis pour la chambre les 3 plus prés de la porte - dont moi. Quelle journée !
Les réjouissances doivent commencer à 8 heures.
...
P.S. Les pressions sont en grande partie bidon mais sont efficaces sur le plus grand nombre. Tout ce qu'il faut c'est tenir le coup jusqu'à vendredi...
... Si pas de nouvelles, bonnes nouvelles !

(...)

6 - Doullens le 28/08/74

Court additif à la lettre d'hier.

a- J'ai mystérieusement disparu de la liste des pelotoneux.

b - Guignol devant le drapeau cette A.M.. Bon débarras.

Menu de ce soir :
- Martini
- Escargots                      Blanc de blanc
- Choucroute
- Mystère
- Cognac.

Question : Avons-nous bouffé à la caserne ?

C'est tout...

(...)

jeudi 16 août 2018

FORMATION THÉÂTRALE 2018-2019


COURS DE THÉÂTRE À ANDUZE (GARD)


- Les lundis 19h15-22h00

- WE 1 : Samedi 17 novembre 2019, 13h45-18h30
Dimanche 18 novembre 2019, 10h00-18h30

- WE 2 : Samedi 9 février 2019, 13h30-18h30
Dimanche 10 février 2019, 10h00-18h30
- WE3 : Jeudi 28 mars 2019, 19h00-22h00
Vendredi 29 mars 2019, 19h00-22h00
Samedi 30 mars 2019, 14h00-22h00.



Plus d'informations : http://theatreateliert2a.blogspot.com/p/presentation-de-latelier-t2a.html







mercredi 4 juillet 2018

Pauvre Rinus



À propos de Marinus ("Rinus")


Marinus van der Lubbe (13 janvier 1909-10 janvier 1934), chômeur hollandais de 24 ans, incendiaire présumé du Reichstag de Berlin dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Son procès s’ouvre le 21 septembre 1933, devant la Cour Suprême de Leipzig. Le 23 décembre, il est condamné à mort. Il est guillotiné le 10 janvier 1934.
Ce jugement est cassé, à titre posthume, le 21 avril 1967 par un tribunal de Berlin, et sa condamnation officiellement jugée « illégale » par les services du procureur fédéral allemand le 10 janvier 2008. Cette décision ne se prononce pas sur la culpabilité ou l’innocence de van der Lubbe, mais sur le fait que le verdict avait des motifs politiques.

https://www.facebook.com/Pauvre-Rinus-1819607348118490/Pauvre Rinus sur FB

Les EAT-Med.


 

lundi 25 juin 2018

La citation du jour (25/06/2018) : Hop Là, Nous Vivons! (Ernst Toller)

Prologue :

Toller. - Les hommes ont-ils tiré les leçons des sacrifices et des souffrances, du désespoir d'un peuple, ont-ils compris le sens et l'avertissement, les devoirs imposés par ces temps ?
Les républicains, qui livrent la république à ses ennemis.
Les bureaucrates, qui étouffent courage et liberté, audace et foi.
Les écrivains qui, après avoir créé une image romanesque du travailleur en lutte, renoncent, dès qu'ils se trouvent en face du véritable travailleur, avec sa force et sa faiblesse, sa grandeur et sa petitesse.
Les politiciens réalistes, sourds à la magie du mot, aveugles à la puissance de l'idée, muets devant la force de l'esprit.
Les fétichistes de l'économie, pour lesquels les forces morales du peuple et les grandes impulsions de l'homme, sa soif nostalgique de liberté, de justice et de beauté, ne sont que vices.
Non, ils n'ont rien appris— tout oublié et rien appris.
La barbarie triomphe, le nationalisme, la haine raciale abusent les yeux, les sens et les coeurs.
Le peuple attend son salut de faux sauveurs et non de son jugement, de son travail et de sa responsabilité propres. Il se réjouit des chaînes qu'il se forge lui-même et, pour les faux fastes d'un plat de lentilles, vend sa liberté et sacrifie la raison.

Hoppla ! Wir leben !, m.e.s. Erwin Piscator, 1927.

Car le peuple est fatigué de la raison, fatigué de la pensée et de la réflexion — « Qu'a donc fait la raison, ces dernières années ? demande-t-il, et de quelle aide lumières et jugement nous ont-ils été ? »
Et il croit ce que lui disent les contempteurs de l'esprit, qui enseignent que la raison paralyse la volonté, ronge les racines de l'âme et détruit les fondements de la société, que toute misère, sociale ou privée, est son oeuvre.
C'est toujours la même absurde croyance en la venue d'un homme, d'un chef, d'un César, d'un messie qui fera des miracles, prendra sur lui la responsabilité des temps à venir, réglera la vie de tous, bannira la peur, supprimera la misère.
C'est toujours le même absurde désir de trouver le coupable qui endosse la responsabilité des temps passés, sur lequel on puisse se décharger de son propre renoncement, de ses propres fautes et de ses propres crimes.
Liberté, humanité, fraternité et justice, autant de phrases vénéneuses — qu'on les jette aux ordures !
Apprends les vertus du barbare, opprime le faible, élimine-le, brutalement et sans pitié, désapprends à sentir la souffrance d'autrui, n'oublie jamais que tu es né pour être un vengeur, venge-toi pour les offenses d'aujourd'hui, celles d'hier et celles que l'on peut te faire demain !
Où est la jeunesse de l'Europe ?
Elle, qui avait reconnu que les lois du vieux monde sont en pièces, qui a vécu jour après jour, heure après heure, leur effondrement ?
Elle vivait et ne savait pas pourquoi. Elle avait soif de buts directeurs, de réaliser ses grands rêves hardis — on la consolait avec l'ivresse du vide.
Suit-elle vraiment les faux prophètes, croit-elle le mensonge et méprise-t-elle la vérité ?